Trois porte-avions en service, un quatrième en construction, et une marine qui double de volume tous les dix ans. La Chine a décidé de transformer sa marine en force de projection mondiale — et elle ne s’en cache pas. Ce virage stratégique bouscule l’équilibre de puissance en mer de Chine méridionale, inquiète ses voisins, et force Washington à revoir ses calculs dans le Pacifique.
Comprendre la flotte de porte-avions chinoise, c’est comprendre où en est la République populaire dans sa quête de statut de grande puissance militaire. Ce n’est pas de la fiction : c’est du béton, de l’acier, et des milliards de yuans investis chaque année.
De zéro à trois porte-avions en moins de 15 ans
Le Liaoning, héritage soviétique recyclé
Le premier porte-avions chinois est une reprise d’un navire ukrainien — l’Amiral Kouznetsov de classe soviétique, vendu à la Chine en 1998 sous couvert de projet de casino flottant. La blague a duré peu de temps. Pékin le rebaptise Liaoning et le met en service en 2012 après dix ans de rénovation massive dans les chantiers de Dalian. Avec ses 304 mètres de long et une capacité d’environ 36 aéronefs, il sert surtout de laboratoire d’entraînement — les pilotes chinois apprennent à décoller et atterrir sur un pont incliné, ce que leurs prédécesseurs n’avaient jamais fait. Le pays rattrape en accéléré des décennies de retard technologique.
Le Shandong, premier bâtiment 100 % chinois
Lancé en 2019, le Shandong est le premier porte-avions conçu et construit entièrement en Chine. Il reprend la même architecture à tremplin que le Liaoning — le fameux ski-jump — mais avec des systèmes d’armes et d’électronique nettement améliorés. Déplacement autour de 70 000 tonnes, groupe aérien de 44 appareils en théorie. Il opère principalement en mer de Chine méridionale, ce qui n’est pas anodin géopolitiquement : Taïwan, les Paracels, les Spratleys sont toutes dans son rayon d’action.
Le Fujian, un saut générationnel
Le Fujian, mis à l’eau en juin 2022 et en phase de tests depuis 2024, change de catégorie. Il adopte un système de catapulte électromagnétique (EMALS), comme les derniers porte-avions américains de classe Gerald R. Ford. Fini le tremplin : les avions décollent avec plus de carburant, plus d’armement, et surtout plus vite. Son déplacement dépasse les 80 000 tonnes. C’est le premier porte-avions non américain équipé de cette technologie — ce qui en fait, sur le papier, le bâtiment le plus sophistiqué du monde hors États-Unis.
La doctrine navale derrière ces chiffres
Passer de la défense côtière à la projection lointaine
Pendant des décennies, la marine chinoise (PLA Navy) s’est concentrée sur la défense de ses propres côtes et le contrôle des mers adjacentes. Cette stratégie dite des « eaux vertes » visait à interdire l’accès à l’adversaire dans une zone proche. Les porte-avions brisent ce paradigme : ils permettent de projeter de la puissance loin du territoire national, dans ce que les stratèges appellent les « eaux bleues ». La base navale de Djibouti, ouverte en 2017, illustre ce basculement : c’est le premier soutien logistique chinois à l’étranger.
Taïwan comme variable centrale
Aucune analyse de la flotte porte-avions chinoise ne peut ignorer Taïwan. Pékin considère l’île comme une province à réunifier, par la force si nécessaire. Les porte-avions servent deux fonctions dans ce scénario : dissuader une intervention américaine en saturant la zone de systèmes anti-accès, et projeter une présence militaire crédible pour appuyer d’éventuelles opérations amphibies. Les exercices navals autour de Taïwan se sont multipliés depuis 2022 — les porte-avions y participent régulièrement.
La Route maritime de la Soie sécurisée par la marine
Les investissements portuaires chinois en Asie du Sud-Est, au Sri Lanka, au Pakistan ou en Afrique de l’Est ne sont pas que commerciaux. Ils créent une infrastructure logistique que les porte-avions et leurs groupes d’escorte peuvent utiliser. La Mobilité de ces groupes navals dépend directement de l’accès aux ports, aux carburants, aux pièces détachées. Pékin bâtit simultanément la flotte et le réseau qui la soutient — une stratégie cohérente, même si ses voisins la lisent comme une menace.
Comparaison avec les autres flottes mondiales
Les États-Unis, toujours devant — mais pour combien de temps ?
Washington aligne 11 porte-avions en service, tous à propulsion nucléaire, tous à catapulte. C’est une domination sans équivalent dans l’histoire navale. Mais la Chine construit vite : elle est passée de zéro à trois bâtiments en douze ans, là où les États-Unis ont mis des décennies à constituer leur flotte. Le 4e porte-avions chinois (non encore nommé) sera probablement à propulsion nucléaire — une information qui a filtré dans plusieurs rapports du Pentagone. Si ce rythme se maintient, la marine américaine pourrait voir son avantage numérique s’éroder d’ici 2035-2040.
Royaume-Uni, France, Inde : les autres grandes flottes
La France opère le Charles de Gaulle, seul porte-avions à propulsion nucléaire hors États-Unis. Le Royaume-Uni a remis en service deux porte-avions de la classe Queen Elizabeth depuis 2017. L’Inde possède désormais deux bâtiments, dont l’INS Vikrant, premier porte-avions construit dans le pays. Aucun de ces pays ne peut rivaliser quantitativement avec les ambitions chinoises, mais chacun joue un rôle dans les alliances qui entourent la Chine : l’Inde surveille l’océan Indien, le Royaume-Uni participe aux opérations OTAN en Méditerranée. Ces présences ne sont pas neutres dans la stratégie de Pékin.
La Russie hors course
L’unique porte-avions russe, l’Amiral Kouznetsov (frère du Liaoning), est en cale sèche depuis 2017 et ne vole pas haut dans les estimations d’opérationnalité. La Russie, focalisée sur l’Ukraine, n’a ni les ressources ni la volonté politique de relancer une flotte de projection océanique. Pékin le sait — et ce vide relatif dans le camp des grandes puissances renforce l’intérêt stratégique de sa propre montée en puissance navale.
Capacités réelles et limites connues
Des avions de combat en progrès constants
Le J-15 est l’avion embarqué de référence sur le Liaoning et le Shandong — un dérivé du Sukhoi Su-33 russe, développé par Shenyang Aircraft Corporation. Ses performances restent inférieures au F/A-18 américain, notamment en rayon d’action et en capacité d’emport avec le tremplin. Le Fujian change l’équation : avec ses catapultes EMALS, il peut accueillir des variantes améliorées du J-15 — le J-15T — et potentiellement des drones de combat. La Chine travaille également sur le J-35, son futur avion furtif embarqué, attendu pour équiper le Fujian et les bâtiments suivants. Ce domaine des Robots humanoïdes : la Chine veut dominer le marché mondial illustre d’ailleurs comment Pékin coordonne ses ambitions technologiques bien au-delà du seul secteur militaire.
Expérience opérationnelle : le talon d’Achille
Là où le bât blesse, c’est l’expérience. La marine américaine enchaîne les déploiements depuis 80 ans — des pilotes chevronnés, des équipages rodés, des procédures testées sous le feu. La PLA Navy n’a jamais conduit d’opérations de combat depuis un porte-avions. Les exercices le montrent : les premiers atterrissages sur le Liaoning ont pris des années à maîtriser, les opérations de nuit restent complexes, et la logistique de groupe aéronaval (escorteurs, sous-marins, ravitailleurs) se construit encore. Ce déficit d’expérience est réel — les autorités militaires chinoises elles-mêmes le reconnaissent dans leurs publications officielles.
La vulnérabilité aux missiles hypersoniques
Un porte-avions est une cible gigantesque, lente, et prévisible. La Chine le sait mieux que quiconque — c’est justement pour cela qu’elle a développé le DF-21D et le DF-26, surnommés « tueurs de porte-avions » : des missiles balistiques anti-navires conçus pour saturer les défenses américaines dans le Pacifique occidental. Ces mêmes missiles pourraient, en théorie, menacer les porte-avions chinois si un adversaire en développait l’équivalent. L’Inde et les États-Unis investissent précisément dans cette direction.
Questions fréquentes
Combien de porte-avions la Chine possède-t-elle en 2024 ?
La Chine dispose de trois porte-avions en service : le Liaoning (2012), le Shandong (2019) et le Fujian, mis à l’eau en 2022 et encore en phase de tests en 2024. Un quatrième bâtiment est en construction dans les chantiers navals de Shanghai, probablement à propulsion nucléaire selon plusieurs sources occidentales.
Quelle est la différence entre le Fujian et les deux premiers porte-avions chinois ?
Le Fujian est équipé d’un système de catapulte électromagnétique (EMALS), alors que le Liaoning et le Shandong utilisent un tremplin incliné. Cette différence est majeure : la catapulte permet des décollages avec plus de carburant et d’armement, un rythme d’opérations plus élevé, et l’accueil d’une plus grande variété d’aéronefs, y compris des drones. Le Fujian dépasse également 80 000 tonnes de déplacement.
Quel avion de chasse vole depuis les porte-avions chinois ?
Le Shenyang J-15, dérivé du Sukhoi Su-33 russe, est l’avion embarqué principal sur le Liaoning et le Shandong. Une version améliorée, le J-15T, est prévue pour le Fujian avec ses catapultes. La Chine développe aussi le J-35, un appareil furtif de 5e génération destiné à équiper les futurs porte-avions, dont le Fujian à terme.
La Chine peut-elle rivaliser avec les porte-avions américains ?
Pas encore en termes d’expérience opérationnelle ni de nombre : les États-Unis alignent 11 porte-avions nucléaires avec des décennies de retours d’expérience en combat. La Chine comble l’écart technologique rapidement, notamment avec le Fujian, mais souffre d’un déficit d’entraînement réel et de logistique de groupe aéronaval. D’ici 2035-2040, l’écart quantitatif pourrait se réduire significativement si le rythme de construction se maintient.
Pourquoi la Chine investit-elle autant dans les porte-avions ?
Plusieurs raisons se combinent : affirmer une puissance de dissuasion autour de Taïwan, sécuriser les routes maritimes commerciales vitales pour l’économie chinoise, projeter une présence militaire dans l’océan Indien et au-delà, et envoyer un signal politique de grande puissance à l’échelle mondiale. Les porte-avions sont aussi un outil de pression diplomatique, même sans tirer un seul obus.