Un robot qui marche, gesticule et répond en français — ce n’est plus de la science-fiction. La France compte parmi les rares pays à avoir développé des robots humanoïdes reconnus mondialement, avec des machines déployées dans des hôpitaux, des écoles et des laboratoires. Pourtant, derrière cette vitrine technologique, le tableau est plus nuancé : la filière française de la robotique humanoïde reste fragile, concentrée sur quelques acteurs, et se cherche encore un modèle économique solide.
Comprendre l’état réel des robots humanoïdes en France, c’est distinguer ce qui relève de la démonstration de ce qui fonctionne vraiment à grande échelle. C’est l’objet de cet article.
Les robots humanoïdes français qui ont marqué le secteur
NAO et Pepper : la saga SoftBank Robotics
Tout commence à Paris, dans les bureaux d’Aldebaran Robotics, fondée en 2005 par Bruno Maisonnier. La société crée NAO, un robot humanoïde de 58 cm destiné à la recherche et à l’éducation. Compact, robuste, programmable, NAO s’installe dans plus de 70 pays et dans des centaines d’universités — dont le MIT et Oxford. C’est l’un des rares robots humanoïdes à avoir vraiment tourné en série.
Aldebaran est ensuite rachetée par SoftBank en 2015, qui rebaptise la structure SoftBank Robotics Europe (toujours basée à Paris). De cette collaboration naît Pepper, robot à roues mais au torse humanoïde, pensé pour l’accueil en magasin et en hôpital. Le résultat est mitigé : Pepper déçoit en conditions réelles (bruit ambiant, imprévus), et SoftBank suspend sa production en 2021. NAO, lui, continue d’exister sous la marque Aldebaran, relancée en 2021 par une équipe française indépendante.
Romeo : le projet de recherche longue distance
Moins connu du grand public, Romeo est un humanoïde d’1,40 m développé à partir de 2009 dans le cadre d’un consortium franco-européen piloté par Aldebaran. Son objectif : assister les personnes âgées à domicile. Le projet a mobilisé des millions d’euros de financement public (ANR, BPI France) et impliqué des laboratoires comme le LAAS-CNRS à Toulouse.
Romeo n’a jamais atteint le stade commercial. Mais il a produit des publications scientifiques majeures sur la locomotion bipède, la reconnaissance vocale en environnement réel et l’interaction homme-machine. Ce type de recherche fondamentale reste la vraie valeur ajoutée de la filière française — même si elle se monétise difficilement.
L’écosystème français de la robotique humanoïde
Les laboratoires et centres de recherche clés
La France dispose d’un tissu de recherche publique solide sur la robotique. Plusieurs structures travaillent directement sur les humanoïdes ou les technologies qui les composent :
- LAAS-CNRS (Toulouse) : locomotion, planification de mouvements, interaction physique homme-robot.
- ISIR (Sorbonne Université, Paris) : robotique cognitive, apprentissage par imitation.
- Inria (plusieurs sites) : algorithmes de contrôle, perception, ROS (le système d’exploitation robotique open source que la majorité des laboratoires utilisent).
- CEA List (Saclay) : robots collaboratifs et composants embarqués pour environnements industriels et médicaux.
Ces institutions publient, mais elles transfèrent peu vers l’industrie — un écart structurel que la France peine à combler face à des pays comme la Corée du Sud (KAIST, créateur d’HUBO) ou les États-Unis (Boston Dynamics et son Atlas).
Les startups et PME de la robotique humanoïde
Au-delà des grands noms, quelques entreprises françaises se positionnent sur des segments précis :
- Enchanted Tools (Paris, fondée en 2021) développe Miroki, un robot humanoïde du buste conçu pour la logistique hospitalière. Leur approche : un design expressif pour réduire la résistance des soignants face à la machine.
- Wandercraft travaille sur l’exosquelette Atalante, un robot-marcheur médical — à la frontière du humanoïde.
- Pollen Robotics (Bordeaux) produit Reachy, un robot à bras humanoïde open-source destiné à la recherche et à l’enseignement.
Ces acteurs restent de taille modeste comparés à Figure AI ou Agility Robotics aux États-Unis, qui lèvent des centaines de millions de dollars. La France a des idées ; elle manque encore de capital-risque patient sur ce secteur.
À quoi servent réellement ces robots en France ?
Éducation et recherche : le terrain le plus solide
NAO reste la machine la plus déployée en volume sur le territoire français. On le trouve dans des lycées professionnels, des IUT, des écoles d’ingénieurs. Il sert à apprendre la programmation (Python, Choregraphe), la mécatronique et les bases de l’intelligence artificielle. Quelques chiffres donnent la mesure : plus de 13 000 unités ont été vendues dans le monde depuis 2008, dont une part significative en France et en Europe.
Dans les laboratoires, les humanoïdes servent de plateformes d’expérimentation pour tester des algorithmes — pas encore des assistants autonomes. C’est honnête de le dire.
Santé et accompagnement : des usages prometteurs, des résultats encore timides
Plusieurs hôpitaux français ont testé des robots humanoïdes en pédiatrie ou en EHPAD pour réduire l’anxiété des patients. L’hôpital Necker à Paris a expérimenté NAO auprès d’enfants avant des interventions chirurgicales — avec des retours positifs sur la diminution du stress préopératoire.
Miroki d’Enchanted Tools vise quant à lui la logistique interne : transport de médicaments, de repas, de matériel entre services. Un cas d’usage pragmatique, moins spectaculaire qu’un robot qui parle, mais économiquement plus défendable à court terme.
Industrie : encore à la marge en France
Les grands groupes industriels français (Renault, Airbus, Schneider Electric) testent des cobots et des bras robotiques, mais les humanoïdes restent anecdotiques dans leurs usines. La raison est simple : pour les tâches répétitives, un bras industriel fixe coûte moins cher, tombe moins souvent en panne et va plus vite. L’humanoïde n’a de sens que là où la polyvalence dans un environnement conçu pour l’humain prime sur la cadence.
Les défis que la France doit résoudre
Financement et industrialisation
La France finance bien la recherche sur les robots humanoïdes via le CNRS, l’ANR et BPI France. Le passage à l’industrialisation est une autre histoire. Enchanted Tools a levé 23 millions d’euros en 2023 — correct pour une série A, mais loin des 675 millions de dollars levés par Figure AI en 2024. L’Europe en général sous-investit dans ce secteur par rapport à l’Asie et aux États-Unis.
Attractivité et rétention des talents
Former des ingénieurs en robotique humanoïde prend du temps. La France en forme de bons, mais les meilleurs partent souvent vers Boston Dynamics, Tesla Optimus ou des startups américaines mieux financées. Sans une filière industrielle nationale plus épaisse, ce drainage de compétences continuera.
Le Plan d’investissement France 2030 a identifié la robotique comme secteur prioritaire, avec des enveloppes dédiées. C’est un signal positif, mais la concrétisation prendra des années — et d’autres pays ne perdent pas de temps.
Questions fréquentes
Quel est le robot humanoïde le plus vendu fabriqué en France ?
NAO, créé par la société parisienne Aldebaran Robotics (aujourd’hui Aldebaran), est le robot humanoïde français le plus vendu avec plus de 13 000 unités écoulées dans le monde. Il est principalement utilisé dans l’éducation et la recherche universitaire, dans plus de 70 pays.
La France peut-elle concurrencer les États-Unis et le Japon en robotique humanoïde ?
La France dispose d’une recherche académique reconnue et de quelques entreprises innovantes, mais elle reste en retrait sur le plan industriel et financier. Les acteurs américains (Boston Dynamics, Figure AI, Tesla) et japonais (Honda avec ASIMO, Sony) investissent massivement là où la France mise encore beaucoup sur les fonds publics. Le plan France 2030 peut accélérer le rattrapage, sans garantie de résultat à court terme.
Combien coûte un robot humanoïde en France ?
Les prix varient énormément selon le niveau d’autonomie et la destination. NAO se vend autour de 8 000 à 10 000 euros pour les établissements d’enseignement. Reachy de Pollen Robotics est commercialisé vers 20 000 euros. Les robots industriels humanoïdes comme ceux développés par Figure AI visent une cible de prix inférieure à 20 000 dollars à terme, mais ne sont pas encore en vente libre.
Quelle différence entre un robot humanoïde et un cobot ?
Un robot humanoïde reproduit la forme générale du corps humain (tête, torse, bras, parfois jambes) pour évoluer dans des environnements conçus pour l’homme. Un cobot (robot collaboratif) est généralement un bras mécanique fixe ou mobile, conçu pour travailler en sécurité à côté d’un opérateur humain dans un contexte industriel. Les cobots sont bien plus répandus en production ; les humanoïdes restent majoritairement au stade expérimental ou éducatif.
Qu’est-ce qu’Enchanted Tools et quel robot développe cette entreprise française ?
Enchanted Tools est une startup parisienne fondée en 2021 par Jérôme Monceaux, ancien cofondateur d’Aldebaran Robotics. Elle développe Miroki, un robot humanoïde du buste monté sur une base mobile, destiné principalement à la logistique dans les établissements de santé (transport de médicaments, de repas). L’entreprise a levé 23 millions d’euros en 2023 pour industrialiser son produit.
